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Interview du Grand Imam d’Al-Azhar après sa rencontre avec le Pape

Le Grand Imam d'Al-Azhar avec le Pape François et son secrétaire, l'Egyptien don Yoannis Lahzi Gaid. - REUTERS

24/05/2016 12:53

(RV) Après après avoir rencontré le Pape François le lundi 23 mai 2016 au Palais apostolique, le Grand Imam de la mosquée d’Al-Azhar au Caire, le professeur Ahmed al-Tayeb, a donné aux médias du Vatican une interview exclusive, qui s’est déroulée à la résidence de l’ambassadeur d’Égypte près le Saint-Siège. Durant cet échange d'une quarantaine de minutes, le Grand Imam a répété sa volonté d’un engagement commun des institutions religieuses dans la lutte contre le terrorisme.

Cyprien Viet, de la rédaction française de Radio Vatican, a participé à cette rencontre aux côtés du père Jean-Pierre Yammine, responsable du programme arabe de Radio Vatican, et de Maurizio Fontana, de L'Osservatore Romano.

Il revient sur les principaux points de son intervention.


Le Grand Imam Al-Tayeb a remercié le Pape François «pour son bon accueil et la chaleur affectueuse» qu’il lui a réservée, rappelant que la collaboration entre Al-Azhar et le Vatican est nécessaire pour «poursuivre la mission sacrée des religions» qui est de «rendre l’être humain heureux». Faisant allusion à la commission de dialogue interreligieux entre Al-Azhar et Vatican, dont les travaux étaient suspendus depuis 2011, le Grand Imam a déclaré que les conditions étaient réunies pour la reprise du dialogue.

François, «un homme ascétique qui a renoncé aux plaisirs éphémères de la vie mondaine»

Le professeur Al-Tayeb s’est montré très élogieux à l’égard du Pape François. «Ma première impression qui a été très forte, est que cet homme est un homme de paix, un homme qui suit l’enseignement du christianisme, qui est une religion d’amour et de paix», a martelé le haut responsable de l’Islam sunnite, qui a décrit le Pape François comme «un homme qui respecte les autres religions», «qui consacre sa vie pour servir les pauvres», «un homme ascétique qui a renoncé aux plaisirs éphémères de la vie mondaine»«Pour cela, nous nous sommes sentis désireux de rencontrer cet homme pour travailler ensemble pour l’humanité».

Une coopération nécessaire

Le professeur al-Tayeb rappelé la nécessité d’une bonne coopération des institutions religieuses : il a notamment donné l’exemple concret de la «Maison de la famille Égyptienne», une organisation dans laquelle collaborent Al-Azhar et les Églises chrétiennes en Égypte.

Rappelant que les musulmans et les chrétiens souffrent ensemble de la violence et du terrorisme, le professeur Al-Tayeb a voulu lancer «un appel au monde entier afin qu’il puisse s’unir et serrer les rangs pour affronter et mettre fin au terrorisme»«Mettez-vous d’accord tout de suite et intervenez pour mettre fin aux fleuves de sang », a lancé le Grand Imam d’Al-Azhar, s’adressant « aux hommes libres du monde».

(MD-CV)

Transcription complète de l’interview :

Jean-Paul II a été le premier Pape à visiter le Grand Imam d’Al-Azhar lors de son voyage en Égypte, dans le cadre du Grand Jubilé de l’an 2000. Aujourd’hui, le Grand Imam est le premier à visiter le Pape au Vatican à l’occasion du Jubilé de la Miséricorde. Quelle est la signification de ces évènements si importants ?

Au nom de Dieu clément et miséricordieux, je voudrais tout d’abord adresser un remerciement à Sa Sainteté le Pape du Vatican, le Pape François, pour m’avoir accueilli avec ma délégation d’Al-Azhar, et pour le bon accueil et l’affection chaleureuse qu’il m’a réservé. Aujourd’hui nous faisons cette visite avec une initiative d’Al-Azhar, et de l’organisation entre Al-Azhar et le Vatican, pour poursuivre notre mission sacrée, qui est la mission des religions, de "rendre partout l’être humain heureux". Al-Azhar a un dialogue, ou plus précisément une commission de dialogue interreligieux avec le Vatican, qui était suspendue pour des circonstances précises, mais maintenant qu’il n’y a plus ces circonstances, nous reprenons le chemin du dialogue et nous souhaitons qu’il soit meilleur que ce qu’il était auparavant. Et je suis heureux d’être le premier cheikh de Al-Azhar qui visite le Vatican et s’assied avec le Pape pour une séance de discussion et d’accord.

Que pouvez-vous nous dire sur votre rencontre avec le Pape François, et sur l’atmosphère dans laquelle elle s’est déroulée ?

La première impression, qui a été très forte, est que cet homme est un homme de paix, un homme qui suit l’enseignement du christianisme, qui est une religion d’amour et de paix ; et en suivant Sa Sainteté nous avons vu que c’est un homme qui respecte les autres religions et démontre de la considération pour leurs fidèles, c’est un homme qui consacre aussi sa vie pour servir les pauvres et les miséreux, et qui prend la responsabilité des personnes en général ; c’est un homme ascétique, qui a renoncé aux plaisirs éphémères de la vie mondaine. Ce sont des qualités que nous partageons avec lui, et pour cela nous nous sommes sentis désireux de rencontrer cet homme pour travailler ensemble pour l’humanité, dans ce vaste champ commun.

Quels sont les devoirs des grandes autorités religieuses et des responsables religieux dans le monde d’aujourd’hui ?

Ce sont des responsabilités pesantes et graves dans le même temps parce que nous savons - comme nous nous le sommes dit aussi avec Sa Sainteté - que toutes les philosophies et les idéologies sociales modernes qui ont pris en main la conduite de l’humanité loin de la religion et loin du ciel ont échoué à rendre l’homme heureux, et à l’éloigner des guerres et de l’effusion du sang. Je crois qu’est arrivé le moment, pour les représentants des religions divines de participer fortement et concrètement pour donner à l’humanité une nouvelle orientation vers la miséricorde et la paix, afin que l’humanité puisse éviter la grande crise dont nous sommes en train de souffrir. L’homme sans religion constitue un péril pour son semblable, et je crois que les gens, maintenant, dans ce XXIe siècle, ont commencé à regarder autour d’eux et à chercher les guides sages qui puissent les orienter dans la juste direction. Et tout ceci nous a poussé à cette rencontre et à cette discussion, et à l’accord pour commencer le bon pas dans la direction juste.

L’Université d’Al-Azhar est engagée dans un important travail de renouvellement des textes scolastiques. Vous pouvez nous dire quelque chose de cet engagement ?

Oui, nous les renouvelons dans le sens d’une clarification des concepts musulmans qui ont été dévoyés par ceux qui utilisent la violence et le terrorisme, et par les mouvements armés qui prétendent travailler pour la paix. Nous avons identifié ces concepts faussés, et nous avons proposé un parcours de formation pour nos étudiants dans les écoles secondaires et supérieures. Nous avons fait voir le côté dévoyé et la compréhension dévoyée, et, dans le même temps, nous avons cherché à faire comprendre aux étudiants les concepts corrects, desquels ces extrémistes et terroristes ont dévié. Nous avons fondé un observatoire mondial, qui accomplit un module d’accompagnement en huit langues du discours diffusé par ces mouvements extrémistes, et des idées empoisonnées qui font dévier la jeunesse. Et ce programme est en train d’être corrigé et traduit pour d’autres langues.

Et à travers la "Maison de la famille égyptienne" - qui réunit les musulmans avec toutes les confessions chrétiennes en Égypte, et est un projet commun entre Al-Azhar et les Églises - nous cherchons à donner une réponse à ceux qui profitent des occasions et attendent en guet-apens pour semer des désordres, des divisions et des conflits entre chrétiens et musulmans. Nous avons aussi les Conseil des Sages Musulmans, présidé par le cheikh d’Al-Azhar, et ce Conseil envoie des délégations de paix dans les diverses capitales du monde et développe une activité importante en faveur de la paix, et pour faire connaître l’islam authentique. Nous avons tenu dans le passé, il y a environ un an, une conférence à Florence, justement ici en Italie, sur le thème «Orient ou Occident», c’est-à-dire «la collaboration entre Orient et Occident». En outre, nous recevons à Al-Azhar les imams des mosquées qui se trouvent en Europe, dans le cadre d’un programme d’une durée de deux mois pour offrir une formation au dialogue, dévoiler les concepts erronés, et traiter de l’intégration des musulmans dans leurs sociétés et nations européennes afin qu’ils puissent être une ressource pour la sécurité, la richesse et la force de ces pays.

Le Moyen-Orient est sujet à des grandes difficultés. Quels messages voulez-vous nous donner à ce propos, à l’occasion de votre visite au Vatican ?

Certainement. Je viens du Moyen-Orient où je vis et subis, ensemble avec les autres, les conséquences des fleuves de sang et de cadavres, et il n’y a aucune cause logique pour cette catastrophe que nous vivons jour et nuit. Il y a certainement des motivations internes et externes dont la convergence a provoqué cet embrasement, ces guerres. Aujourd’hui, je me trouve dans le cœur de l’Europe, et je voudrais profiter de ma présence dans cette institution si grande pour les catholiques, le Vatican, pour lancer un appel au monde entier afin qu’il puisse s’unir et serrer les rangs pour affronter et mettre fin au terrorisme, parce que je crois qu’on néglige ce terrorisme. Ce ne sont pas seulement les Orientaux qui en paieront le prix, mais les Orientaux et les Occidentaux pourraient souffrir ensemble, comme nous l’avons vu.

Voici donc mon appel au monde et aux hommes libres du monde : mettez-vous d’accord tout de suite, et intervenez pour mettre fin aux fleuves de sang. Permettez-moi de dire une parole dans cette déclaration : oui, le terrorisme existe mais l’Islam n’a rien à voir avec ce terrorisme, et ceci vaut pour les oulémas musulmans, et pour les chrétiens et les musulmans en Orient. Et ceux qui tuent les musulmans, et tuent aussi les chrétiens, ont déformé les textes de l’islam, que ce soit intentionnellement ou par négligence. Al-Azhar a convoqué il y a un an une conférence générale pour les oulémas musulmans, sunnites et chiites, et ont aussi été invités les chefs des Églises orientales, de diverses religions et confessions, même les Yézidis ont envoyé un représentant à cette conférence tenue sous l’égide d’Al-Azhar.

Et parmi les points les plus saillants de cette déclaration commune, il a été dit que l’islam et le christianisme n’ont rien à voir avec ceux qui tuent, et nous avons demandé à l’Occident de ne pas confondre ces groupes déviants et induits en erreur avec les musulmans. Nous avons dit d’une seule voix, musulmans et chrétiens, que nous sommes maîtres de cette terre, et nous sommes partenaires, et chacun de nous a des droits sur cette terre. Nous avons rejeté l’émigration forcée, l’esclavage et la vente des femmes au nom de l’Islam. Je voudrais dire ici que la question ne doit pas être présentée comme une persécution à l’égard des chrétiens en Orient, au contraire, il y a plus de victimes musulmanes que chrétiennes, et nous tous subissons ensemble cette catastrophe.

En bref, je voudrais conclure sur ce point en disant que nous ne pouvons pas culpabiliser les religions à cause de la déviation de certains de leurs adeptes, parce que dans chaque religion il existe une faction déviée qui a élevé l’étendard de la religion pour tuer en son nom.

J’exprime de nouveau mes vifs remerciements, l’appréciation et l’espérance, que je porterais avec moi, de travailler ensemble, musulmans et chrétiens, Al-Azhar et le Vatican, pour soulager l’être humain où qu’il soit, quelle que soit sa religion et sa croyance, et le sauver de la crise des guerres destructrices, de la pauvreté, de l’ignorance et des maladies.

24/05/2016 12:53