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François \ Célébrations liturgiques

Messe à Villavicencio: le Pape exhorte les Colombiens à «laisser entrer la lumière de l'Évangile»

Le Pape salue la foule rassemblée pour la messe à Villavicencio, le 8 septembre 2017. - AFP

08/09/2017 18:37

(RV) Ce vendredi 8 septembre 2017, le Pape a rejoint la ville de Villavicencio, située à 94 km au sud de Bogotà, la capitale colombienne. Elle se trouve à 460m d’altitude, dans une zone très humide et chaude, après les 15 degrés ressentis dans la capitale.

Sur l’immense terrain de Catama à la sortie de la ville, au pied des montagnes et aux portes de l’Amazonie, le Pape a présidé une célébration eucharistique en présence de centaines de milliers de fidèles, dont de très nombreux indigènes venus de toute la région. Le Pape François a même troqué sa calotte contre un chapeau Colomb et endossé un collier indigène. Il s’est également vu remettre une lance avant la messe. Cette célébration est toute particulière puisque deux serviteurs de Dieu ont été béatifiés.

Le compte rendu de Marie Duhamel.

Les portraits des deux nouveaux bienheureux ont été, tour à tour, dévoilés de chaque côté de l’autel, au terme du rite de béatification. On a découvert le visage de Mgr Jaramillo, tué en 1989 par la guérilla de l’ELN, 5 ans après avoir été nommé par Jean-Paul II à la tête du diocèse d’Arauca, dans le nord-est du pays, à la frontière vénézuélienne, une zone où sévissait les guérilleros et où a longtemps prospéré la contrebande d’armes et le trafic de drogue. Infatigable promoteur de l’Evangile dans cette région pauvre, Mgr Jaramillo effectuait une visite pastorale à Fortul lorsqu’il fut pris en otage par des guerriers de l’ELN qui l’assassineront de quatre balles dans la tête.

L’autre visage est celui du père Ramírez Ramo, jeune curé d’Armero. Le 9 avril 1948, alors qu’il rend visite à un malade à l’hôpital, des émeutes éclatent, provoquées par l’assassinat d’un candidat à la présidence de la République. La violence se répand à Armero et des groupuscules s’acharnent sur le curé, qui se réfugie dans l’église. Le père Ramos refuse de fuir en abandonnant le peuple. Accusé de cacher des armes dans le couvent voisin, il sera tué et pendant dix jours les fidèles seront empêchés de lui offrir une sépulture.

Ces deux martyrs des temps modernes sont le signe visible des blessures de l’Eglise colombienne. Ils sont «l’expression d’un peuple qui veut sortir du bourbier de la violence et de la rancœur».

Dans ce contexte, «comment faire entrer de la lumière ? Quels sont les chemins de réconciliation ?», s’interroge François. «Comme Marie (dont on célèbre la naissance ce vendredi), il faut dire oui à l’histoire dans sa totalité ; comme Joseph, il faut laisser de côté les passions et les orgueils ; comme Jésus, il faut prendre sur nous, assumer, embrasser cette histoire» qui est la nôtre. Le Pape invite à remplir nos histoires pleines de péché, de violence et de désaccord, de la lumière de l’Évangile.

«La réconciliation n’est pas un mot abstrait», souligne-t-il. «Se réconcilier, c’est ouvrir une porte à chaque personne», notamment celles ayant vécu la réalité dramatique du conflit. Le Pape rappelle que lorsque les victimes surmontent la tentation «compréhensible» de vengeance, elles deviennent «des protagonistes plus crédibles des processus de construction de la paix». Il invite chacun à faire le premier pas en ce sens, sans attendre que les autres le fassent. Ainsi naîtra l’espérance.

«Se réconcilier ne signifie pas ignorer ou dissimuler les différences et les conflits. Ce n’est pas légitimer les injustices.» D’ailleurs, le Pape précise que «le recours à la réconciliation ne peut servir à s’accommoder de situations d’injustice». Citant Jean-Paul II, il estime que c’est plutôt «une rencontre entre des frères disposés à surmonter la tentation de l’égoïsme et à renoncer aux tentatives de pseudo justice ; c’est un fruit de sentiments forts, nobles et généreux, qui conduisent à instaurer une cohabitation fondée sur le respect de chaque individu». La réconciliation se concrétise et se consolide donc par l’apport de tous, et le Pape exige de la sincérité car, prévient-il, «tout effort de paix sans un engagement sincère de réconciliation sera voué à l’échec».

Enfin, cette rencontre avec les habitants de Villavicencio, capitale du département du Meta, lui a offert l’occasion de revenir sur la nécessité de protéger la Création. Face à de nombreux habitants de l’Amazonie, le Pape a appelé à protéger la nature contre «nos passions possessives» et «notre volonté de domination». Le Pape a rappelé que «la violence qu’il se trouve dans le cœur humain se manifeste aussi à travers les symptômes de maladie que nous observons dans le sol, l’air et les êtres vivants». Ainsi, la protection de la Création s’inscrit dans le processus de réconciliation, dans lequel le pays est engagé. (CV-MD)

 

La vidéo de la messe (avec commentaires en français) :

 

 

Traduction complète de l'homélie du Pape :
Villavicencio
Vendredi, 8 septembre 2017
Ta naissance, Vierge Mère de Dieu, est la nouvelle aube qui a annoncé la joie au monde entier, car de toi est né le soleil de justice, le Christ, notre Dieu (cf. Antienne du Benedictus) ! La fête de la naissance de Marie projette sa lumière sur nous, comme rayonne la douce lumière de l’aube sur la vaste plaine colombienne, très beau paysage dont Villavicencio est la porte, tout comme dans la riche diversité de ses peuples indigènes.
Marie est la première splendeur qui annonce la fin de la nuit et surtout la proximité du jour. Sa naissance nous fait pressentir l’initiative amoureuse, tendre et compatissante de l’amour avec lequel Dieu s’incline vers nous et nous appelle à une merveilleuse alliance avec lui que rien ni personne ne pourra rompre.
Marie a su être la transparence de la lumière de Dieu et a reflété les rayonnements de cette lumière dans sa maison, qu’elle a partagée avec Joseph et Jésus, et également dans son peuple, sa nation et dans cette maison commune à toute l’humanité qu’est la création.
Dans l’Évangile, nous avons entendu la généalogie de Jésus (Mt 1, 1-17), qui n’est pas une ‘‘simple liste de noms’’, mais une ‘‘histoire vivante’’, l’histoire d’un peuple avec lequel Dieu a marché. Et, en se faisant l’un de nous, ce Dieu a voulu nous annoncer que dans son sang se déroule l’histoire des justes et des pécheurs, que notre salut n’est pas un salut aseptique, de laboratoire, mais un salut concret, de vie qui marche. Cette longue liste nous dit que nous sommes une petite partie d’une histoire vaste et nous aide à ne pas revendiquer des rôles excessifs, elle nous aide à éviter la tentation de spiritualismes évasifs, à ne pas nous détacher des circonstances historiques concrètes qu’il nous revient de vivre. Elle intègre aussi, dans l’histoire de notre salut, ces pages plus obscures ou tristes, les moments de désolation ou d’abandon comparables à l’exil.
La mention des femmes – aucune de celles citées dans la généalogie n’a le rang des grandes femmes de l’Ancien Testament -  nous permet un rapprochement spécial : ce sont elles, dans la généalogie, qui annoncent que dans les veines de Jésus coule du sang païen, qui rappellent des histoires de rejet et de soumission. Dans des communautés où nous décelons encore des styles patriarcaux et machistes, il est bon d’annoncer que l’Évangile commence en mettant en relief des femmes qui ont marqué leur époque et fait l’histoire.
Et dans tout cela, Jésus, Marie et Joseph. Marie avec son généreux ‘oui’ a permis que Dieu assume cette histoire. Joseph, homme juste, n’a pas laissé son orgueil, ses passions et les jalousies le priver de cette lumière. Par la forme du récit, nous savons avant Joseph ce qui était arrivé à Marie, et il prend des décisions, révélant sa qualité humaine, avant d’être aidé par l’ange et de parvenir à comprendre tout ce qui se passait autour de lui. La noblesse de son cœur lui fait subordonner à la charité ce qu’il a appris de la loi ; et aujourd’hui, en ce monde où la violence psychologique, verbale et physique envers la femme est patente, Joseph se présente comme une figure d’homme respectueux, délicat qui, sans même avoir l’information complète, opte pour la renommée, la dignité et la vie de Marie. Et, dans son doute sur la meilleure façon de procéder, Dieu l’aide à choisir en éclairant son jugement.
Ce peuple de Colombie est peuple de Dieu ; ici aussi nous pouvons faire des généalogies remplies d’histoires, pour beaucoup, d’amour et de lumière ; pour d’autres, de désaccords, de griefs, et aussi de mort… Combien d’entre vous ne peuvent-ils pas raconter des exils et des désolations ! Que de femmes, dans le silence, ont persévéré seules et que d’hommes de bien ont tenté de laisser de côté la colère et les rancœurs, en cherchant à associer justice et bonté ! Comment ferons-nous pour laisser entrer de la lumière ? Quels sont les chemins de réconciliation ? Comme Marie, dire oui à l’histoire dans sa totalité, non à une partie ; comme Joseph, laisser de côté les passions et les orgueils ; comme Jésus Christ, prendre sur nous, assumer, embrasser cette histoire, car nous tous les Colombiens, vous êtes impliqués dans cette histoire ; ce que nous sommes s’y trouve… ainsi que ce que Dieu peut faire avec nous si nous disons oui à la vérité, à la bonté, à la réconciliation. Et cela n’est possible que si nous remplissons nos histoires de péché, de violence et de désaccord, de la lumière de l’Évangile.
La réconciliation n’est pas un mot abstrait ; s’il en était ainsi, cela n’apporterait que stérilité, plus d’éloignement. Se réconcilier, c’est ouvrir une porte à toutes les personnes et à chaque personne, qui ont vécu la réalité dramatique du conflit. Quand les victimes surmontent la tentation compréhensible de vengeance, elles deviennent des protagonistes plus crédibles des processus de construction de la paix. Il faut que quelques-uns se décident à faire le premier pas dans cette direction, sans attendre que les autres le fassent. Il suffit d’une personne de bonne volonté pour qu’il y ait de l’espérance ! Et chacun de nous peut être cette personne ! Cela ne signifie pas ignorer ou dissimuler les différences et les conflits. Ce n’est pas légitimer les injustices personnelles ou structurelles. Le recours à la réconciliation ne peut servir à s’accommoder de situations d’injustice. Plutôt, comme l’a enseigné saint Jean-Paul II : c’est «une rencontre entre des frères disposés à surmonter la tentation de l’égoïsme et à renoncer aux tentatives de pseudo justice ; c’est un fruit de sentiments forts, nobles et généreux, qui conduisent à instaurer une cohabitation fondée sur le respect de chaque individu et des valeurs propres à chaque société civile» (Lettre aux Évêques du Salvador, 6 août 1982). La réconciliation, par conséquent, se concrétise et se consolide par l’apport de tous, elle permet de construire l’avenir et fait grandir l’espérance. Tout effort de paix sans un engagement sincère de réconciliation sera voué à l’échec.
Le texte évangélique que nous avons entendu atteint son sommet en appelant Jésus l’Emmanuel, le Dieu-avec-nous. C’est ainsi que Matthieu commence, c’est ainsi qu’il termine son Évangile : «Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde» (Mt 28, 20). Cette promesse se réalise également en Colombie : Mgr Jesús Emilio Jaramillo Monsalve, Évêque d’Arauca, et le Père Pedro Maria Ramirez Ramos, en sont des signes, une expression d’un peuple qui veut sortir du bourbier de la violence et de la rancœur.
Dans ce décor merveilleux, il nous revient de dire oui à la réconciliation. Que le oui inclue également notre nature ! Ce n’est pas un hasard si, y compris contre elle, nous avons déchaîné nos passions possessives, notre volonté de domination. Un de vos compatriotes le chante admirablement : «Les arbres pleurent, ils sont témoins de tant d’années de violence. La mer est brune, mélange de sang et de terre» (Juanes, "Minas piedras"). La violence qu’il y a dans le cœur humain, blessé par le péché, se manifeste aussi à travers les symptômes de maladies que nous observons dans le sol, dans l’eau, dans l’air et dans les êtres vivants (cf. Lettre encyclique Laudato si’, n. 2). Il nous revient de dire oui comme Marie et de chanter avec elle les «merveilles du Seigneur», car comme il l’a promis à nos pères, il aide tous les peuples et chaque peuple, il aide la Colombie qui veut se réconcilier aujourd’hui et sa descendance pour toujours.
 
 

 

08/09/2017 18:37